sábado, 20 de junio de 2026

Les femmes philosophes du sens

María Zambrano avec son inséparable porte-cigarette,
tout juste revenue d’exil
dans sa maison à Madrid en 1984
©Raúl Cancio -El País-

Dans l’Europe du XIXe siècle, les œuvres de trois géants de la philosophie se sont rencontrées : F. Nietzsche, K. Marx et S. FreudLa philosophie élaborée jusqu’alors avait été meurtrière de la vie, dissimulatrice des intérêts du capital et castratrice de l’instinct sous une prétendue rationalité sans ombre, nous disait-on.

    Nous assistions alors à l’émergence des États-nations modernes et à la lutte du libéralisme pour définir les principes des nouvelles démocraties. Ils sont entrés dans l’histoire sous le nom de « philosophes du soupçon », car leurs œuvres respectives dénonçaient les pièges politiques, religieux et métaphysiques qui avaient entravé l’être humain durant les vingt siècles qui nous séparaient de la lumière de la pensée de la Grèce classique, découverte de l’humanisme, de la liberté individuelle, de la critique rationnelle, de l’éthique laïque et de la démocratie.

Nietzsche, Marx et Freud, chacun à sa manière, étendirent leurs soupçons aux idéologies dominantes. Ils cherchaient les clés de l’émancipation de la personne face aux menaces tapies à l’intérieur même de l’être humain, dans son environnement sociopolitique et également dans le domaine du suprahumain. Il en alla autrement des conséquences des transformations révolutionnaires que ces philosophies du soupçon contribuèrent à susciter.

Mais quelques années plus tard, les espoirs, souvent exprimés sous la forme d’utopies intrahistoriques —dans leurs deux versions, nationaliste et internationaliste— ou suprahistoriques —l’eschatologie religieuse— s’effondrèrent de manière retentissante. L’Europe s’engageait dans trois longues décennies d’obscurité et de violence sans précédent, qui commencèrent avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale et s’achevèrent avec la défaite des ambitions impérialistes et exterminatrices de l’Allemagne et du Japon —remplacées par celles des États-Unis et de l’URSS—, tout en connaissant entre-temps la Révolution communiste russe —puis la révolution chinoise de Mao—, avec ses conséquences funestes pour la liberté individuelle.

C’est alors qu’apparut la nécessité d’une nouvelle forme de pensée que nous appellerons la « Philosophie du sens », qui trouva sa meilleure expression dans les œuvres d’Albert Camus (1913-1960 —Prix Nobel en 1957) et de María Zambrano (1904-1991 —Prix Cervantes en 1988). Antonio Machado (1875-1939), Simone Weil (1909-1943) et Hannah Arendt (1906-1975) s’inscrivent également dans cette même orbite de la nouvelle métaphysique du sens.

Leurs œuvres cherchent à humaniser la raison et à orienter les efforts de la philosophie vers l’élaboration de propositions de sens destinées à l’être humain, à partir d’une raison ouverte aux dimensions les plus intuitives et émotionnelles de notre esprit, anticipant ainsi les théories nord-américaines des intelligences multiplesHoward Gardner, 1983--. La « pensée de midi » et la « raison poétique » symbolisent leurs philosophies respectives.

Il s’agit d’offrir à la personne une place dans le monde au-delà des idéologies traditionnelles: construire une société où les droits de chaque être humain prévalent sur les frontières et les phobies; reconnaître les limites du relatif face à la mythologisation des utopies; préserver et prendre soin de la vie dans ses multiples manifestations face à la volonté de domination hétéropatriarcale; promouvoir la fraternité universelle et les principes moraux dérivés de la dignité de chaque sujet face à la raison d’État; privilégier la vie intérieure face aux religions des rites et des signes; considérer l’art comme une source de sens et de bonheur. Telles sont quelques-unes de leurs propositions philosophiques.

Aujourd’hui, nous assistons à nouveau à un paysage de désillusion et de désespoir, après les signes d’un nouvel humanisme qu’avaient représentés la création de l’ONU, la proclamation des droits de l’homme ou encore la fin de la guerre froide. Les ambitions impérialistes, les nationalismes violents et exclusifs ainsi que les idéologies suprémacistes refont surface. Tout cela se produit sous la menace d’une crise environnementale sans précédent et dans le contexte d’un mélange de révolution technologique et de menace existentielle que représente l’intelligence artificielle.

Les propositions des philosophes du sens redeviennent dès lors indispensables. Leurs représentantes actuelles sont encore majoritairement des femmes: Nancy Fraser, Judith Butler, Martha Nussbaum, ainsi que des penseuses espagnoles telles que Victoria Camps et Amelia Valcárcel.

(Plus sur María Zambrano ICI

www.filosofiaylaicismo.blogspot.com

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